Les visas Afrique-France : vraiment un problème. Le cas d’une Sénégalaise, que je veux bien comprendre

Bousso Dramé, avec son beau billet d'avion, dont elle ne se sera pas servi

C’est l’histoire d’une jeune Sénégalaise qui devient  lauréate d’un concours d’orthographe organisé par l‘Institut français (nouveau nom des centres culturels français) de Dakar en avril dernier. Ceci dans le cadre de la semaine de la Francophonie. Elle s’appelle Bousso Dramé.

En juin elle reçoit son prix: un voyage en France, tous frais payés, pour y suivre une formation de réalisation de films documentaires. De quoi se réjouir…

Mais, au lendemain de l’obtention de son visa (obligatoire pour entrer en France), elle refuse de partir et s’en explique dans une lettre ouverte au Consul général de France, lettre qui a fait le buzz sur le web, provoquant l’indignation générale et, vous pensez bien, la mienne.

Je vous demande, pour comprendre, de lire l’interview d’elle que le journal bien connu “Jeune Afrique” a publié,  où elle explique par le menu les humiliations dont elle a été victime de la part des agents français du Consulat. Et aussi de lire la fameuse lettre ici.

Beaucoup d’entre vous connaissent le système des visas, mis en place en France en 1986, suite à la vague d’attentats qui avait été perpétrée dans l’Hexagone. Ces visas, obligatoires pour tous les ressortissants du monde entier (sauf pour les Européens) ont été maintenus, pour mieux contrôler l’immigration, en bonne partie issue d’Afrique noire et du Maghreb. Après il y a eu Shengen... Suite à des fraudes multiples (mais pas seulement), la délivrance des visas est devenue un véritable parcours du combattant.

Lire la suite ici aussi, sur notre rubrique Roissy et l’Afrique

J’ai connu ça de près lorsque j’ai voulu inviter  Bignon, (que j’ai épousé depuis et qui est Béninoise) en vacance ici pour un mois, voici quelques années. Il faut, tant pour celui qui reçoit que pour celui qui est reçu, des tas de papiers : certificat d’hébergement sur papier sécurisé, déclaration de revenus, attestation de la taille de votre appartement… la liste serait longue  à écrire ici. En plus il faut payer, des deux côtés: timbre fiscal ici, taxe (de plus en plus chère) la-bas, à payer au Consulat, qui délivre les précieux sésames. En plus il faut payer le billet d’avion aller-retour avant de savoir si le visa sera accordé ou pas. Ce qui complique bien les choses, sachant que s’il manque un papier, le visa est refusé, sans explication possible et il faut recommencer. Et sachant aussi que, même s’il ne manque rien, il peut-être refusé.

C’est ce qui nous est arrivé,   à deux reprises. Je vais vous la faire courte: dans un premier temps, comprenant la complexité de la demande (surtout pour la 1ère fois), je téléphone au Consulat du Bénin (où je fus immatriculé lorsque je vivais la-bas), me présente, et me fais confirmer par un agent (qui n’y était pas tenu, mais il l’a fait) la liste des démarches, pressentant un gros bazar.

Le jour venu, Bignon, après avoir fait plusieurs fois une queue énorme devant le Consulat, va chercher le dit visa.

Refus !

Elle m’appelle, je suis hors de moi, car je savais que tout était OK.  Je tente de joindre mon correspondant (dont j’avais le nom) au Consulat, à une dizaine de reprise : pas moyen de l’avoir, comme par hasard. J’essaye d’avoir le Consul: en vacances…

Je suis écœuré et je cherche une solution. Pensez, c’était la première fois que Bignon pouvait venir en France, première fois qu’elle prenait l’avion… On devait passer les fêtes de fin d’année en famille…

J’envoie un mot  à Chirac, sur le site de l’Élysée. Pas de réponse. Je pense alors à l’Ambassadeur de France au Bénin. Je vis sur leur site et, chance, je trouve l’email  du diplomate lui-même. Je lui fais un topo de la situation, lui précisant que le dossier était complet et valable etc. et que dans ces conditions, si Bignon ne pouvait pas venir en France, aucun Africain ne pourrait venir non plus.

Miracle ! L’amba himself me répond dans l’heure. J’y croyais pas…  Très sympa, nouvel échange mail, tél. Il m’explique que c’est la responsabilité première du Consulat, que lui ne peut rien faire directement (ce qui est vrai) , mais qu’il va demander que je puisse représenter… Je le remercie chaleureusement.

Du coup je rappelle le lendemain mon gars du Consulat, qui me  répond cette fois (eh, eh…). Je suis obligé de tout refaire et de tout renvoyer,  à grand frais (DHL), payer timbres, Bignon payer la taxe…  Et ouf, on récupère enfin le visa. J’ai encore remercié l’ambassadeur, à qui je suis allé rendre visite en juillet d’après, lors de mon séjour  Cotonou. Il m’a reçu pendant une heure dans son magnifique bureau situé dans la majestueuse résidence de l’ambassadeur que je connaissais déjà. Une des plus belles d’Afrique, vaste domaine au bord de l’océan, palmiers, pelouses impeccables, arpentées par les célèbres paons.

On a eu des discussions passionnantes et j’ai appris alors de sa bouche, ce qui avait dicté la position (peu reluisante) de la France dans la  crise politique de 2005 au Togo voisin…

Récidive

L’année d’après, il est question que Bignon revienne en vacance chez moi (en France). Là, j’angoisse encore plus pour le visa. On refait les dossiers et, pour éviter tous refus, j’ai eu une fausse bonne idée.

Puisque les refus  (voir mon analyse en fin d’article) sont supposés , d’une manière tout à fait discretionnaire (voire laissés au seul choix d’un agent du Consulat),  être dus à la suspicion que l’Africain demandeur d’un visa de courte durée (surtout s’il est pauvre) ne rentre pas au pays et viennent grossir les rangs des “sans-papier”, j’ai eu l’idée de demander un témoignage de “moralité” au sous préfet du Raincy de l’époque. Je la joins au dossier. Histoire de lever le doute, s’il y en avait.

Le dossier, avec son lot de papiers, attestations, taxes etc. est donc déposé au Consulat.

Refus !

Là, je me dit: ” je suis mal”. L’ambassadeur avait changé mais le Consul (celui qui était en vacances, voir plus haut) était toujours là, lui. Et c’est clair qu’il se souvenait, tout comme son agent, de l’intervention de l’ambassadeur et qu’ils allaient me faire payer ça.  Ce qui fut fait.

Je réussi quand même à l’avoir au téléphone. Ambiance glaciale sous les tropiques. Il me reproche le courrier du sous préfet: “vous savez quoi? me dit le serviteur de l’Etat, je peux très bien envoyer cette lettre au cabinet de Hortefeux et attendre leur réponse. Ca mettra trois mois…” me dit-il victorieux.  Là (je m’en souviens comme si c’était hier), je recule, je sais qu’il me tient par les c…, et je me confonds en excuses. Mais c’est pas fini: il trouve que la réservation du billet d’avion AR est insuffisante et qu’il lui faut un vrai billet (ce qui est faux). Je lui explique que je ne vais pas acheter un billet si je ne suis pas sûr du visa… Et là, certainement en pleine érection (encore que…) il me dit que c’est pas son problème.

On raccroche et je sens monter en moi une colère comme jamais j’ai ressenti jusqu’à ce jour.

Je décide d’acheter le billet et de renvoyer (faut tout recommencer, même le certificat d’hébergement, le même, qu’ils avaient pourtant).

Attente d’un mois…

Eh bien, vous ne me croirez peut-être pas, mais Bignon (qui habitait à l’époque dans le nord du pays, à 600 km), a dû attendre un mois pour avoir, enfin, son visa.

Lors de mon séjour qui a suivi, je m’étais promis d’aller voir le Consul et l’agent en question (toujours le même), pour croiser leur regard, au moins. Le Consul était encore en vacance. J’ai vu l’agent en question, qui m’a fait attendre 15 mn (alors que le consulat était fermé au public des visas). Il a fait semblant de ne pas me reconnaitre. J’avais vraiment envie de le… Je l’ai remercié “sincèrement” pour son aide, en le fixant dans les yeux : c’est tout ce que j’ai trouvé pour ne pas lui dire autre chose. Je crois qu’il l’a compris, mais il m’a répondu d’un air qui voulait dire: j’en ai rien à  foutre. Ce qui était sûrement vrai.

Humiliations

J’ai eu depuis ces histoires, des tas de témoignages de mes amis béninois, dont des hommes d’affaires,  qui ont été humiliés, je dis bien humiliés, de la sorte, et même en pire.

Vous comprenez pourquoi j’ai apprécié le courage de cette Sénégalaise,  à qui j’exprime (je vais lui envoyer cet article) toute ma sympathie et la honte que je ressens pour l’attitude de mes compatriotes du Consulat de Dakar.

Réflexions

Rabia Diallo, journaliste à Seneweb (foto seneweb)

Je ne pourrai pas dire tout ce que je pense sur tout ça, ça serait trop long et je l’ai déjà été. Plusieurs choses:

– il est bien évidemment clair que malheureusement, on ne peut pas supprimer les visas ou accueillir toute la misère du monde (même si on peut en accueillir une partie), comme disait le socialiste Rocard. Il est clair aussi que la pression migratoire, en provenance de l’ Afrique surtout, devient de plus en plus forte. Il faut donc, contrôler (sinon diminuer fortement, ce n’est pas être “raciste” que de dire ça) cette immigration.

– Bien souvent, et je parle en connaissance de cause, l’attitude des Français (pas tous, heureusement) expatriés en Afrique francophone, est indigne et méprisante vis à vis des Africains, que ce soit dans des conversations privées, que dans des comportements publics, comme l’a si bien dénoncé, courageusement encore une fois, Bousso Dramé. Nous risquons, mais c’est déjà fait je crois , de ternir pour les générations à venir d’Africains, l’image de la France (qui n’est déjà pas très glorieuse).

Ce n’est pas parce qu’il a des visas et des abus de la part de certains Africains qui “restent” en France avec un visa de courte durée que les personnels des consulats, qui sont l’image de la France (la pauvre !) ne doivent pas être polis et respectueux. Voyez aussi l’article d’en bas, sur la “francophonie”.

– Il y a un autre côté de la médaille: la responsabilité des Africains eux-mêmes.  Lisez (je ne le résume pas), à tout prix, la réponse qu’une autre Sénégalaise, Rabia Diallo, journaliste à SENENEWS.Com faite à sa “soeur” Brousso : il y a tout ! C’est ici.

– j’ai une explication sur les “difficultés” de délivrance des visas. En fait, l’État est contraint (même les gouvernements de gauche) d’expulser à tour de bras les étrangers illégaux. Ça coute cher et tout de suite, les bonnes âmes protestent, manifestent, sont “choquées”. Eh bien je suis sûr que des consignes non écrites sont données: moins on délivrera de visa, moins on aura de problèmes pour les expulsions.

Et c’est c’est cette lâcheté, cette hypocrisie,  qui est dégueulasse : soyons  donc sévères avec ceux qui ne respectent pas la durée de leur visa, et permettons aux Africains, pour ne prendre qu’eux, de venir chez nous en vacances, ou en mission commerciale, ou pour tout autre motif.

J’ajouterai une dernière chose, s’agissant des délivrances de visas (ça vaudrait une investigation) : je ne suis pas sûr que, on va être prudent pour éviter un procès, que tout se passe … “normalement”, si vous voyez ce que je veux dire (et vous ne voyez pas, appelez-moi).

EV

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