Comprendre le niveau de vie des gens à Cotonou ? Quel avenir pour l’Afrique noire?

Avec Joseph, informaticien, au restaurant le Colibri, dans le centre de Cotonou

cliquez pour voir Wikipédia sur le Bénin, qui donne une idée du pays

Voici un article qui n’aura pas été facile à écrire, mais je le savais. Son but, comme je le disais plus bas, est de donner quelques indications pour tenter de faire comprendre la situation sociale au Bénin. Ce petit pays (un peu plus de 10 millions d’habitants) d’Afrique de l’Ouest est situé entre le Togo et le Nigeria.

Je le connais bien ce pays, pour y avoir travaillé de 1981 à 1988 comme salarié expatrié puis à mon compte, et y être retourné régulièrement jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours été choqué par la pauvreté la-bas. Pour comprendre, on va parler dans la monnaie locale, le Franc CFA : 10 000 FCFA =15.24 €.  Un peu d’économie d’abord: le pays ne dispose pas de ressources comme le pétrole, abrite peu d’industries locales, la “richesse ” du pays repose sur l’agriculture (surtout vivrière, mais le pays est bien placé dans le coton), le commerce (surtout avec son grand voisin le Nigeria). Peu d’exportation (les ananas du Bénin sont parmi les meilleurs au monde, mais la filière, comme beaucoup d’autres, est mal organisée), peu de tourisme, malgré les nombreux atouts que compte le pays. Le Bénin fait partie des PMA (Pays les Moins Avancés) et est classé, en 2015, 166ème sur 188 en terme de développement humain, par le PNUD.

Incontestablement, il y a eu certains progrès ces 20, 25 dernières années. A émergé une classe moyenne supérieure, visible de l’extérieur : villas, véhicules de luxe… Et, autre signe, les avions vers la France sont désormais plus nombreux et tous pleins à craquer mais, contrairement à “avant”, ils sont remplis d’Africains alors que, voici 30 ans c’étaient surtout les Européens. Et, comme toujours, il y a des très, très riches… dont la plupart, sauf exceptions,  doivent leur richesse insolente à la corruption (et aux détournements, y compris de l’aide étrangère), quasiment impunie à ce jour.

Il faut savoir qu’il n’y a pas assez d’activités pour que chacun puisse espérer trouver un emploi, surtout pour les jeunes, de plus en plus nombreux. Et aussi que ceux qui travaillent (indépendants et employés) sont “divisés” en deux secteurs : le secteur dit “formel” (organisé) et le secteur “informel“, ce dernier semblant de plus en plus important.”L’économie informelle représenterait 65 % de l’activité totale et concernerait plus de 90 % de la population active“écrit la Banque mondiale dans un rapport daté d’avril 2015 (à voir ici en complément). Ce rapport note aussi que le taux de pauvreté augmente encore (de 36.2 en 2006 à 40.5 % en 2015 !). Je me demande toutefois comment ils font leurs stats…

Beaucoup se lèvent le matin, m’avait assuré un bon ami du Bénin voici quelques années, en ne sachant pas comment ils allaient manger dans la journée…

Je n’ai pas trouvé de statistiques sur le chômage (je doute qu’il y en ait, et le site du ministère du travail n’aide guère : voyez sa page “protection sociale” ici...) . Mais c’est un phénomène massif (faudrait inventer un autre mot…), vous pouvez me croire. Chacun se débrouille comme il peut, les plus chanceux ayant un peu d’aide de leur famille. Petits jobs ça et là (quand on en trouve). Rajoutez à cela le travail des enfants (petits…), endémique, qui perdure malgré les multiples “colloques” tenus ces dernières années pour “lutter contre”. Et il existe toujours ces  fameux “vidomégons”, en fait des enfants en état d’esclavage “moderne”,  pour les besoins domestiques ou professionnels (souvent les deux) de leurs… “employeurs”. Il ne vont pas à l’école bien sûr, mangent les restes (quand il y en a…), sont frappés. J’ai connu ça de près…

Voyez, à ce sujet, l’excellent article de Marcus Boni Teiga (que je connais depuis longtemps et je suis toujours en contact avec lui. Il fut l’un des meilleurs journalistes du Bénin) sur Slate.fr  : il date de 2011, mais toujours d’actu. C’est instructif, et vous n’y croirez pas ! On ne les entend pas là-dessus, les bonnes âmes de France, notamment le … CRAN (Conseil représentatif des associations noires, si, si c’est pas une blague) , dirigé jusqu’à cette année par un Béninois noir, confortablement installé en France, qui hurle contre l’esclavagisme (mais pas chez lui), le colonialisme et tutti quanti…

Les salaires, quand il y en a, sont très bas (c’est un euphémisme), dans leur immense majorité. Officiellement le SMIG est de 40 000 FCFA (60.98 euros), depuis 2014, mais ce n’est pas toujours respecté par les employeurs, loin de là, y compris (et surtout) ceux qui ont les moyens de mieux payer) . Notez déjà qu’à Cotonou, un “entrer-coucher” comme on dit là-bas (sorte de studio) se loue en moyenne 18 000 FCFA (27.44 euros)… Ça donne une idée. Le SMIG est quasiment le même qu’en 1981, alors que les prix de base  ont considérablement augmenté pendant cette période.

Lorsque je suis à Cotonou, je vais toujours dans un salon de beauté situé prés de chez moi. Prestations impeccables ! Au programme : manucure, pédicure, gommage corps entier, massage, pour 32 000 FCFA (48.78 €). J’ai demandé à la jeune esthéticienne qui s’occupait de moi combien elle gagnait. Elle est diplômée (et talentueuse) et gagne 60 000 FCFA (91.47 euros). Un serveur dans un restaurant gagne entre 30 et 45 000 FCFA.

Un parent à ma femme, Moussa (30 ans), que j’ai revu (un gars sérieux), a fait de bonnes études supérieures en statistiques. Mais depuis des années, il ne trouve rien. Du coup il fait des petits jobs ça a et là, a été vendeur de fournitures scolaires à différentes rentrées, fait quelques petites (et rares) missions ponctuelles pour des entreprises, mais n’a pas, à ce jour, de revenu fixe. il habite chez une tante, qui le nourrit le midi, il se débrouille pour le soir.

Certains s’en sortent malgré tout, plutôt bien. Joseph, 39 ans  (foto du haut), que je connais bien et que j’apprécie, est informaticien, depuis 14 ans  dans une grande entreprise publique de téléphonie. Il est chargé de la maintenance du parc informatique. Il a accepté de parler de ses revenus. Il  gagne 400 000 FCFA (609.796 euros). De plus, il a pu bénéficier, voici quelques années, de prêts garantis par l’entreprise et construire ainsi sa maison. En plus, il fait de la maintenance chez des entreprises et des particuliers, à son compte, avec deux ou trois intervenants. Et il a ouvert, depuis quelques années, un “cyber”. Son épouse a fait des études de DRH, mais n’a jamais trouvé d’emploi dans ce secteur. Et elle a cherché, en vain, un poste de secrétaire de direction. Du coup, pour s’occuper, elle a installé prés de chez eux une boutique où elle vend des boissons et des “divers” comme on dit la-bas. Ça fait un complément de revenu et ça l’occupe.

Brice, 49 ans, est directeur, au sein d’une concession automobile, d’une agence de location de voiture, et, depuis un moment, fait office de directeur commercial de la concession. Son salaire de base est de 600 000 FCFA (914.694 €), mais ça peut aller, avec les commissions, jusqu’à 1 million, voire 1.2 millions !

Siméon, 49 ans, travaille depuis longtemps comme peintre dans une ambassade d’un grand pays. Il gagne 400 000 FCFA, bénéfice d’une couverture sociale (avec mutuelle), est propriétaire de sa maison (un peu loin de Cotonou..). Sa femme tient à coté une boutique de boissons, et vend aussi pour le voisinage, des plats cuisinés.

Études, débouchés, espoirs,  expatriation, migrations

Le Bénin  était qualifié, à l’époque de la colonisation et juste après l’indépendance (1960) de…. “quartier Latin de l’Afrique”. A cause du niveau d’instruction de sa population, plus haut que les autres pays. Beaucoup d’entre eux travaillaient dans l’administration coloniale dans toute l’Afrique de l’Ouest et Centrale. Dans le secteur privé également,  les Dahoméens étaient réputés et recherchés , comme les comptables notamment.

Mais ça, c’était avant…

Pour aller vite, l’éducation, globalement, même si le nombre d’élèves a augmenté, ne va pas du tout dans ce pays depuis l’indépendance . Jusqu’à cette année où les résultats au BEPC et au Bac ont été catastrophiques (avec une grève des enseignants de … 4 mois). Heureusement, certains arrivent à se débrouiller, internet aidant.  Les plus chanceux vont faire leurs études supérieures à l’étranger, en France surtout, mais aussi au Québec et même en Chine, qui offre des bourses.

Mais le problème reste entier. Que faire à la fin des études, sachant que l’économie locale n’offre pas, et de loin, suffisamment de possibilités d’emplois?  Et quand il y en a, à quel salaire ? Un ingénieur débutant, formé à l’étranger, ne peut guère espérer, s’il trouve un emploi, plus de 200 000 FCFA (304.90 euros) par mois, voire moins.  C’est la quadrature du cercle: beaucoup (sinon tous) d’étudiants restent travailler dans les pays où ils ont étudié, privant ainsi leur pays d’origine de leurs talents. Cercle vicieux…

Quant aux autres, ceux qui sont restés, ils sautent sur n’importe quelle occasion pour quitter leur pays, conscients du peu d’avenir qu’il y ont. Si le Bénin n’est pas, a priori, touché par le phénomène “migrants” (jusqu’à maintenant), des ressortissants d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, où la situation économique est pire, tentent l’aventure.

Que faire ?

On me pose souvent la question, moi qui suis censé mieux connaitre la situation là-bas que beaucoup de Français, “quelles sont les solutions”?  Franchement je ne sais pas, je suis plutôt pessimiste. Je ne vois que quelques pistes (tout en étant prudent, je ne veux pas apparaître comme un donneur de leçon) : combattre vivement la corruption, mieux percevoir les impôts (ça ne sera pas difficile…), augmenter tout de suite le SMIG et les bas salaires, contrôler les conditions de travail (c’est possible dès maintenant et les entreprises peuvent facilement le supporter), réformer en profondeur l’école (et payer mieux les enseignants), encourager les investissements privés, y compris de l’extérieur, développer le tourisme (qui rapporte de l’argent tout de suite).  Et… changer quelques mentalités… Le pays a tout pour réussir pourtant, les Béninois sont travailleurs !  Mais c’est l’organisation, au sens large, qui ne va pas…

C’est le sens du programme du nouveau  président de la République (revoir ici). Réussira-t-il ? Je le souhaite …  EV

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